2.1 Les élections

Publication en ligne : lundi 11 juillet 2005, par Maître Simozrag

2.1 les élections

Les élections, peuvent-elles apporter un changement dans le sens de l’objectif visé ?

De nombreux penseurs et leaders de partis musulmans proposent les élections comme moyen de changement dans la mesure où elles permettent d’accéder à des fonctions importantes grâce auxquelles on peut réaliser le changement souhaité. Nous ne contestons pas l’hypothèse à priori avant de la discuter et de l’analyser à la lumière des faits et des expériences sur le terrain.

Bornons-nous aux questions de savoir comment participer aux élections, à quel niveau et dans quelle mesure telle ou telle responsabilité politique pourrait entraîner le changement ?

2.1.1 Comment participer aux élections ?

Il existe trois manières de se présenter aux élections. Sous la bannière d’un parti politique musulman légalement reconnu, c’est-à-dire on peut se présenter au nom de son propre parti, comme on peut s’y présenter au nom d’un parti idéologiquement ou socialement proche des musulmans ou à titre d’indépendant si la loi électorale reconnaît et autorise les candidatures individuelles. Il convient d’étudier les trois possibilités avant d’examiner les différents types d’élections :

- a) le parti musulman L’expérience montre que les partis musulmans sont interdits dans de nombreux pays. Même dans les pays entièrement ou à majorité musulmans, les partis musulmans ne sont plus autorisés en raison de leur incompatibilité supposée avec les principes de la laïcité, d’où la contradiction flagrante entre la démocratie qui signifie gouvernement du peuple par l’élection de ses représentants au suffrage universel et la laïcité qui s’oppose à l’exercice de ce choix par le peuple.

En effet, les dirigeants qui s’acharnent contre l’Islam politique ne sont pas prêts à accepter l’alternance ; ils savent qu’un parti musulman entraîne l’adhésion des masses populaires et, partant, la chute de leurs régimes. Un parti musulman signifie le transfert du pouvoir au peuple. Il suffit pour preuve les raz-de-marée islamiques en Algérie, en Tunisie, en Turquie avec l’apparition des partis musulmans.

Il est inutile de souligner que cette expérience a fait peur aux pouvoirs en place, ce qui les a conduits à dissoudre ces partis. Le cas de la Turquie doit être examiné à part. Le parti turc de la justice et du développement (AKP) n’est pas un parti islamiste selon les déclarations de ses propres responsables.

Dans une émission télévisée d’Al-jazeera, le chef du gouvernement Tayeb Erdogan a affirmé que « son parti n’est pas l’héritier des anciens partis islamistes et ne se fonde pas sur des bases religieuses ; il se fonde sur l’homme ». [1]

C’est pourquoi, les dirigeants de l’AKP, dans leurs discours, se réfèrent, non pas aux grandes figures de l’islam politique mais à des personnalités laïques et aux chrétiens-démocrates allemands, en particulier Konrad Adenauer.

Les islamistes radicaux soupçonnent ce parti d’être « un sous-marin fabriqué par Israël et les Etats-Unis afin de liquider l’islam turc » [2].

Son acharnement à faire entrer la Turquie dans l’union européenne l’a conduit à abandonner, voir à bafouer des principes islamiques telle la dépénalisation de l’adultère. Par ailleurs, il n’a jamais été question de l’application de la Charî’a par ce parti. C’est sans doute pour cela que les militaires turcs l’ont laissé agir librement.

L’interdiction de partis musulmans est une atteinte flagrante au droit du peuple à l’autodétermination, au choix de ses représentants, même si l’on s’évertue à lui conférer un caractère constitutionnel. Ce n’est pas une atteinte à la liberté d’expression puisqu’on peut rétorquer que le droit de vote appartient à chaque citoyen dans le cadre du suffrage universel.

Le problème se pose autrement dans la mesure où l’absence d’un parti musulman prive les musulmans de leur droit de participer aux compétitions électorales et de choisir leurs représentants. On vous présente un seul produit et on vous dit : à prendre ou à laisser. Tout se passe comme si quelqu’un qui a soif et qui se présente dans une buvette où il n’y a que du vin ; ni eau ni lait ni rafraîchissements.

Cette situation met les musulmans devant deux choix amers : s’abstenir de voter ou accorder leur suffrage à des candidats ne partageant pas leurs opinions. Et comme les musulmans sont peu sensibles à cet enjeu politique, souvent ils accordent leurs suffrages gratuitement, sans conditions et sans contrepartie sur le plan politique.

b) se présenter aux élections sous la couverture d’un autre parti politique.

Cela n’est possible qu’après signature d’un protocole d’accord avec le parti en question lequel va exiger du candidat des engagements quant à la mise en œuvre d’au moins une partie de son programme. Reste à savoir si cela est compatible avec les idéaux islamiques. D’autre part, est-ce qu’il ne risque pas de se compromettre, de se discréditer aux yeux de l’électorat musulman en s’alliant à un parti laïc.

L’alliance de M. Abdallah Djaballah leader du parti algérien de la réforme avec le Rassemblement pour la culture et la Démocratie (RCD) de M. Saïd Saâdi et le FLN lors des élections présidentielles d’avril 2004 n’a pas joué en sa faveur ; l’intéressé a subi une défaite cuisante à cause de cette alliance, notamment avec le RCD diamétralement opposé au projet de société islamique.

Cette possibilité comporte donc plus d’inconvénients que d’avantages. Si l’objectif demeure le changement, je ne vois pas comment un candidat isolé puisse faire quelque chose en faveur du changement.

Si l’on veut examiner les avantages et les inconvénients de cette option, visiblement il n’y a aucun avantage à part le salaire ou le profit personnel que le candidat élu pourrait tirer de la fonction.

En revanche, les inconvénients consistent dans le fait que non seulement il ne peut rien apporter au mouvement islamique, mais plus grave, il peut basculer dans le camp de la laïcité, et ainsi le mouvement perdrait ses hommes l’un après l’autre. Il existe de nombreux cas où des islamistes, séduits par le confort et les privilèges de la fonction, ont renoncé à leurs principes.

c) se présenter aux élections en qualité de candidat indépendant Là, les chances de réussite sont très faibles, étant donné que le candidat indépendant doit entrer en compétition avec des candidats soutenus par leurs partis qui contribuent au financement des besoins de l’opération.

S’il n’est pas épaulé par un parti qui l’oriente, le contrôle et le défend, comment peut-il changer une situation ou des comportements ancrés dans les mœurs et soutenu par des groupes plus influents et plus puissants ? Il convient de souligner que l’existence d’un parti politique ou d’un mouvement structuré permet non seulement de dynamiser, d’orienter, de réconforter ses membres élus, mais il exerce aussi un contrôle sur ses hommes et sanctionne leur dérapage éventuel. Or, ce n’est pas le cas d’un candidat indépendant qui agit à sa guise, sans sanction et d’une manière incontrôlée.

2.1.2 Quel type d’élection et à travers quelle fonction élective peut-on introduire le changement ?

Il est certain qu’on peut accéder à des fonctions politiques, administratives, législatives, syndicales par la voie des élections. Les élections qui peuvent donner lieu à des responsabilités importantes, sont les élections présidentielles et législatives.

Dans un degré moindre, les élections locales et départementales ou régionales ainsi que les élections syndicales peuvent permettre aux responsables élus de jouer un rôle dans le processus du changement. Pour plus de clarté, nous devons examiner en détail les différentes possibilités d’accès à ces fonctions électives.

2.1.2.1 les élections présidentielles

D’emblée, il faut signaler que les élections présidentielles sont difficilement accessibles aux candidats musulmans et encore moins aux islamistes, c’est-à-dire les candidats engagés et porteurs d’un projet de société islamique.

L’exemple de la Côte d’Ivoire avec M. Dramane Ouattara, président du RDR (Rassemblement des Républicains) montre que même dans le cadre d’un parti politique laïc, la tendance est d’interdire aux musulmans l’accès à la magistrature suprême.

Tout récemment l’ancien ministre algérien des affaires étrangères M. Ahmed Taleb Brahimi a voulu constituer un parti politique baptisé « al wafa » mais il n’a pas obtenu l’agrément sous prétexte que c’est un parti islamique. La candidature de ce dernier a été écartée des élections présidentielles d’avril 2004 au motif qu’il n’a pas réuni les 75000 signatures d’électeurs algériens, ni les 600 signatures d’élus. Alors que l’intéressé déclare avoir recueilli 79000 signatures. Cela signifie que, même dans les pays musulmans, un candidat islamiste aura du mal à accéder à la compétition présidentielle.

2.1.2.2 les élections législatives

Il s’agit de savoir dans quelle mesure des députés islamistes peuvent contribuer au changement ? Considérant que les lois sont votées à la majorité, que peuvent faire les députés islamistes s’ils sont une minorité ?

Il faut tenir compte du fait que l’initiative des lois appartient au gouvernement et au parlement. Le gouvernement présente des projets de lois et le parlement présente des propositions de lois. Ces propositions de lois ne sont valables que si elles réunissent certaines conditions notamment de conformité à la constitution.

Encore faut-il qu’elles soient acceptées par le gouvernement et inscrites à l’ordre du jour. Il est de tradition que les projets de loi passent avant les propositions de lois. En outre le gouvernement dispose de moyens efficaces lui permettant de rejeter les amendements et les propositions déposées par les parlementaires ou d’en retarder l’examen.

Certes, un ou plusieurs députés islamistes peuvent faire des propositions de lois, mais il faut qu’elles soient acceptées par le gouvernement, ensuite inscrites à l’ordre du jour, puis votées par le parlement.

Il y a donc trois obstacles difficiles à franchir, c’est dire combien la procédure législative est complexe, et que le gouvernement joue un rôle majeur dans l’élaboration des lois.

Il faut signaler qu’il existe des députés islamistes au sein des parlements de certains pays musulmans, notamment en Algérie, en Egypte, en Jordanie, au Koweït, mais ils n’ont pas réussi à faire grand chose dans le sens du changement.

2.1.2.3 les élections locales

Les élections locales concernent les conseils généraux ou régionaux et les conseils municipaux. Ces organes sont placés sous tutelle de l’administration, en l’occurrence le préfet qui exerce un contrôle administratif rigoureux sur leurs décisions. Les délibérations de ces conseils sont soumises à l’approbation de l’autorité de tutelle (Préfets et Sous-Préfets), de même que les décisions et les arrêtés du maire lesquels n’ont de force exécutoire qu’une fois revêtus du visa de l’autorité de tutelle. Si un maire par exemple prend la décision de lutter contre la prostitution ou la boisson alcoolisée dans sa commune, nul doute que son acte sera rejeté.

2.1.2.4 les élections syndicales

Le mérite des responsabilités syndicales est de permettre la mobilisation des foules : travailleurs, commerçants, agriculteurs pour faire pression sur le pouvoir en vue d’obtenir des réformes dans les secteurs concernés, par exemple l’augmentation des salaires ou la réduction des impôts et des taxes, etc. Sans doute, ces corporations peuvent influer sur certaines décisions d’ordre politique ou économique, mais en tant que telles, elles n’ont pas le pouvoir de décision.


Notes

[1] Emission hiouar maftouh (dialogue ouvert) d’Al-jazeera du 25/12/2004

[2] libération du 14 septembre 2004

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