2.4 Le Putsch

Publication en ligne : lundi 11 juillet 2005, par Maître Simozrag

2.4 Le Putsch

A -Point de vue [1]

D’autres imaginent que la voie de la solution islamique serait le coup d’Etat qui permettrait à ses auteurs, militaires ou civils, de prendre le pouvoir et d’appliquer la Chari’a. Les tenants de cette opinion se fondent sur des arguments apparemment logiques et raisonnables, à savoir :

1) la force est le moyen le plus sûr et le plus rapide pour imposer la vérité et celui qui refuse de « se soumettre à la force de la raison, se soumettra à la raison de la force. »

2) le fait de combattre le mal avec la main est un devoir dont on ne peut se dispenser qu’en cas d’incapacité. Or, s’arroger le droit de gouverner en dehors de la parole d’Allah est le summum du mal (Munqar), cela est impiété, injustice et perversité selon le texte du Coran.

3) le prophète (psl) avait utilisé la force contre ses ennemis et il eut la permission d’Allah de combattre ceux qui l’ont agressé, lui et ses compagnons, et qui les ont chassés injustement de leurs demeures. Nous devons prendre le prophète pour exemple.

4) le Jihad pour instaurer un pouvoir islamique est une obligation pour les musulmans, mieux encore le jihad pour rétablir le pouvoir islamique en cas d’absence est plus sacré que le jihad pour la défense de ce pouvoir quand il existe. L’utilisation de la force militaire étant un Jihad.

5) les hadiths du prophète (psl) nous enjoignent de résister et de désobéir au gouvernant qui fait preuve d’une mécréance manifeste et comment lui résister sans la force ? Dans un hadith sur les gouvernants injustes, le prophète(p) a dit : « ne les combattez pas tant qu’ils accomplissent la prière », cela signifie à contrario que leur combat s’impose dès qu’ils cessent de faire la prière. Or, nous avons affaire à des gouvernants qui, non seulement ne font pas la prière, mais combattent plus ou moins directement ceux qui font la prière.

6) les adeptes du faux ont usurpé le pouvoir par la force pour servir leur faux et répandre leur mécréance et leur rébellion. Les gens de la vérité ne sont-ils pas plus dignes d’utiliser la force pour faire triompher la vérité ?

7) la liberté politique est totalement absente dans le monde arabo-musulman de sorte que tout mouvement et tout rassemblement islamique est considéré comme une atteinte à l’ordre ou à l’autorité de l’Etat. Il n’est donc pas possible d’instaurer le pouvoir islamique par les moyens pacifiques et la démocratie. Il ne reste que la solution militaire pour changer la situation et briser le carcan, soit en faveur de l’idéologie islamique, soit en faveur des libertés « transitoirement ». « Si on impose le silence à la plume, il faut que le canon parle ».

8) nos pays sont confrontés à des ennemis de toutes parts, ainsi qu’à des problèmes qui ne peuvent se régler que par le fer et le feu. Il en est ainsi de la question du Cachemire, de la Palestine, des musulmans des Philipines, de l’Irak, et d’autres. Il faut se préparer et s’apprêter à faire face à ces ennemis, en exécution de l’ordre du Très-Haut : « Et préparez pour les combattre tout ce que vous avez comme force »s8 v60

9) le mouvement islamique a toujours besoin d’une force militaire pour se protéger contre la violence des régimes tyranniques. Etant toujours exposé à des frappes mortelles, sans les armes il ne peut assurer sa propre défense et seules les armes peuvent affronter les armes.

10) l’entraînement militaire est un devoir pour tout musulman, surtout quand il est membre du mouvement islamique. Cet entraînement permet de cultiver en lui le sens de la force, la confiance en soi et d’autres valeurs indispensables pour la réalisation de toute communauté, en particulier quand elle est confrontée à un ennemi qui menace sa sécurité ou qui occupe une partie de son territoire comme c’est le cas d’Israël qui ne doit son existence qu’à l’usurpation et à l’agression.

B- discussion

Cette opinion semble ne pas tenir compte de certaines considérations importantes :

- Le succès du coup d’Etat ne veut pas dire le succès dans la réalisation du projet envisagé.
- L’expérience montre que de nombreuses factions ont réussi à prendre le pouvoir par la force et à l’exercer pendant longtemps, mais dans l’isolement le plus complet et loin de la confiance du peuple.
- Ce procédé s’érige souvent en dictature pour s’imposer, ce qui est contraire aux principes de l’islam basé sur la Choura et la liberté de choisir ses représentants.
- De plus, il faut rappeler que toute tentative de coup d’Etat sans le soutien de l’armée est vouée à l’échec. Dans le cas où le coup d’Etat prendrait appui sur l’armée ou serait fomenté par elle, il n’est pas exclu qu’il ouvrirait la voie à d’autres coups d’Etat successifs et ainsi de suite le pays basculera dans l’instabilité et le désordre.
- L’islam n’admet nullement que le pouvoir tombe entre les mains des militaires, ni que ces derniers se mêlent des affaires politiques de l’Etat.
- La spirale des coups d’Etat militaires a causé des dégâts considérables dans les pays du tiers monde.
- Les coups d’Etat propulsent généralement au pouvoir des gens incompétents. Quand les militaires goûtent aux délices du pouvoir, ils ne le lâchent pas. Ils comblent leurs lacunes, leur incompétence par la dictature et la répression ; ils se maintiennent au pouvoir jusqu’à ce que d’autres militaires viennent les renverser.
- La répression, le pillage des ressources, la corruption la confiscation des libertés sont les manifestations d’un régime militaire.
- Il faut ajouter à ces fléaux, la prolifération de la police politique, l’hypertrophie de l’appareil répressif, l’étouffement des énergies, donc la paralysie du système, laquelle paralysie entraîne d’autres fléaux tels l’analphabétisme, le sous-développement, la délinquance, etc.
- Une autre question se pose de savoir s’il y a suffisamment d’islamistes dans l’armée pour prendre le pouvoir ? Dans l’affirmative, est-ce que les militaires sont dignes de confiance ? Il serait naïf de faire confiance à un militaire qui de par la formation qu’il a reçue, ne connaît que le langage de la force. Il ne connaît pas d’autres principes que l’ordre et l’exécution.

L’expérience montre que des militaires, une fois au pouvoir, se sont retournés contre le mouvement islamique qui les a formés, propulsés et soutenus. Ainsi en Egypte, le cas de Nasser et de Sadate qui avaient écrasé dans le sang les Frères musulmans, alors qu’ils appartenaient au mouvement islamique.

Au Soudan, une scission s’est produite entre Omar El Béchir et Hassan Tourabi leader du Front islamique national. Tout récemment, les responsables de ce parti ont été incarcérés. De là, on peut dire que le pouvoir militaire met en danger le pays et le peuple. C’est pourquoi, le système islamique s’efforce toujours de mettre les militaires à l’écart des responsabilités politiques. En effet, s’il y a un système qui condamne le pouvoir militaire, qui met l’armée à sa place, c’est bel et bien le système islamique. L’islam n’a, à aucun moment, confié à l’armée une quelconque responsabilité politique.


Notes

[1] livre (en arabe) du Cheikh Youssef Qaradaoui : la solution islamique : un devoir et une nécessité, éd. Dar al Maârifa 1394/1974 p194

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