2.6 Nécessité d’une structure
Etant donné que toute idéologie doit s’appuyer sur un clan et à plus forte raison celle comportant un projet islamique, force est d’admettre que ce clan a lui-même besoin d’une structure, d’une formation qui organise, contrôle et oriente ses activités. Cette structure ne peut être autre qu’un syndicat, un parti ou un mouvement.
S’il est besoin, en effet, de préparer le terrain, de former et de sensibiliser les hommes, si le pouvoir doit se fonder sur une conviction, une idéologie, si toute idéologie doit avoir une structure comme support, il n’y a rien de tel que le mouvement qui réunit toutes ces conditions et qui permet l’accomplissement des tâches nécessaires à la réalisation de l’objectif fixé.
De même que le nationalisme, la laïcité, le communisme, reposent sur des mouvements qui les soutiennent, l’islam aussi a besoin d’un mouvement.
Bien entendu, les mouvements sont constitués par des partis politiques, des syndicats, des associations qui militent pour le changement conformément à un projet de société. A l’instar des laïcs, les religieux, tels les juifs, les chrétiens, les bouddhistes forment tous des mouvements de lutte pour la réalisation de leur projet de société.
2.6.1 Pourquoi le mouvement serait-il nécessaire ?
1) Parce que le changement n’est pas une affaire d’individus, ni d’un groupe restreint de personnes, c’est une affaire de société. L’action collective est plus fructueuse et plus efficace que l’action individuelle.
2) Le mouvement est nécessaire pour encadrer, former, sensibiliser et s’il y a lieu mobiliser les masses populaires. Le mouvement doit vivre, incarner et enseigner les valeurs, les idéaux du projet islamique. Il doit également former idéologiquement et politiquement les cadres destinés à conduire les opérations du changement au niveau des institutions de l’Etat.
De même qu’il doit développer des activités associatives de base dans le domaine de la santé, de l’éducation, du social dans une perspective de lutte contre la pauvreté, l’ignorance, la délinquance et autres fléaux. Le mouvement se doit de valoriser les suffrages des musulmans et les utiliser à bon escient. Actuellement, dans de nombreux pays, les musulmans accordent leur vote sans conditions ni réserves, souvent à des gens indignes qui s’évertuent à corrompre certains notables pour rafler les voix des populations musulmanes.
Le mouvement mettra fin à ces errements en prenant en main cette ressource qui lui revient de droit. Le mouvement participe au combat politique pour le changement, sa naissance traduit l’entrée en scène dans ledit combat ainsi que le réveil de la conscience du peuple.
3) En plus du combat politique qu’il mène, le mouvement contribue à la création de diverses associations et œuvres de bienfaisance, à la construction d’écoles, de mosquées, de dispensaires, de centres d’accueil pour les orphelins, les enfants de la rue, pour la lutte contre la toxicomanie, la délinquance, pour la collecte des dons et de la Zakât, etc.
2.6.2 Caractéristiques du mouvement
2.6.2.1 l’organisation
Le monde où nous vivons est un ensemble de systèmes complexes et organisés. L’ordre et l’organisation sont des conditions nécessaires au fonctionnement et à la pérennité de toute institution et de tout mouvement. Le défaut d’organisation conduit à l’échec, à la disparition.
La nécessité de l’organisation en Islam.
a) L’organisation est une obligation légale. Le Coran donne comme exemple d’organisation les forces et les systèmes de l’univers, les anges, les oiseaux, les soldats « qui combattent dans le sentier de Dieu en rangs serrés ».
b) L’organisation est un facteur d’union et de cohésion. Le contraire de l’organisation est l’anarchie, et le contraire de l’ordre, le désordre. Dieu enjoint aux croyants de s’unir. Or l’union n’est pas possible sans l’organisation.
c) L’immense univers obéit à une organisation ingénieuse sans laquelle il n’y aurait ni ordre ni harmonie ni équilibre. Notre univers contient des dizaines de millions de galaxies et chaque galaxie contient des milliards d’étoiles. Chaque étoile représente un système composé d’une multitude de planètes qui gravitent autour d’elle. Chaque étoile et chaque planète a son espace particulier, sa trajectoire particulière, sa vitesse et ses mouvements particuliers. L’harmonie et la précision des mouvements astronomiques rendent compte de l’ordre et de l’organisation parfaite de cet univers. Sans cette organisation parfaite, les étoiles et les planètes se seraient rentrées dedans et il y aurait des carambolages successifs et l’univers s’effondre. C’est donc grâce à cette organisation que l’univers continue à exister et l’équilibre est maintenu entre ses différentes composantes. Dieu dit dans le Coran : « Et le soleil court vers un point de fixation qui lui est assigné. Telle est la détermination du Tout-Puissant, de l’Omniscient. Et la lune, Nous lui avons déterminé des phases jusqu’à ce qu’elle devienne comme la palme vieillie. Le soleil ne peut rattraper la lune, ni la nuit devancer le jour ; et chacun vogue dans une orbite » s36 v 38-40
2.6.2.1.1 Implications de l’organisation
2.6.2.1.1.1 la répartition des tâches
L’organisation exige que les tâches soient attribuées et réparties en fonction de l’équilibre du mouvement et des critères de compétences de ses membres. Le militant doit connaître son rôle, ses responsabilités, son lien avec le mouvement. Il doit s’effacer dans le mouvement et connaître parfaitement ses objectifs.
2.6.2.1.1.2 la discipline
La discipline est une nécessité fondamentale ; elle doit être l’un des principes essentiels du mouvement. Aucun mouvement ne peut fonctionner ni atteindre son objectif sans organisation et il n’y a pas d’organisation sans discipline. La discipline est la règle de conduite commune aux membres d’un corps, d’un mouvement, destinée à y faire régner l’ordre. La discipline est l’obéissance à cette règle qui s’impose à tous les membres du mouvement.
En Islam, l’obéissance au Chef (Emir, Imam) s’impose à plus d’un titre ; l’obéissance d’un musulman à sa direction est une obéissance à la loi islamique, voire à Dieu car la direction est elle-même soumise au commandement de Dieu et à Sa volonté exprimée dans la loi. Or, la désobéissance est une forme d’insoumission, voire même de rébellion contre la loi de Dieu et donc contre Dieu Lui-même. L’obéissance à la direction du mouvement est obligatoire parce que le mouvement lui-même agit selon les lois de l’Islam et il constitue, de surcroît, un moyen de combat, de Jihad destiné à préparer le terrain et à créer les conditions d’application de la loi islamique. C’est pourquoi Allah ordonne aux musulmans de Lui obéir, d’obéir au prophète et à ceux qui détiennent l’autorité s4 v59 Le prophète (psl) a dit : « Celui qui m’obéit, obéit à Allah ; et celui qui me désobéit, désobéit à Allah. Celui qui obéit au chef (Emir) m’obéit et celui qui désobéit au chef me désobéit. »
L’obéissance doit être objective. Le membre doit être disposé à obéir à la direction quel que soit le dirigeant tant qu’il dirige selon le règlement intérieur, les statuts, la charte ou la plate-forme du mouvement. L’obéissance doit être liée non pas aux individus mais aux principes et aux institutions ; de même qu’elle ne doit pas être sujette à des désirs et des goûts personnels.
2.6.2.1.1.3 le respect de l’engagement Le militant doit respecter son engagement et tenir sa parole ; nombreux sont les cas où des opérations extrêmement importantes échouent en raison d’une simple négligence ou oubli de rendez-vous, voire d’un simple décalage horaire ou d’un malentendu sur le lieu ou d’un manque de précision. Le Coran fait l’éloge de ceux qui respectent leurs engagements : « Et qui veuillent à la sauvegarde des dépôts confiés à eux et honorent leurs engagements » s23 v8 « Et ceux qui remplissent leurs engagements lorsqu’ils se sont engagés » s2 v177 « Et remplissez l’engagement, car on sera interrogé au sujet de l’engagement » 17 v 34
2.6.2.1.1.4 la planification
La planification suppose que le mouvement ne soit pas abandonné au hasard des événements sans prévoir leur éventualité et leur impact dans l’exécution de son plan d’action.
Toute action doit être soigneusement étudiée, réfléchie et planifiée. Cela implique : a)Que les objectifs doivent être fixés selon les priorités : les objectifs essentiels et les objectifs accessoires ou de moindre importance ; les objectifs à court terme et les objectifs à moyen et long terme. b)La désignation des moyens pour la réalisation de ces objectifs : les moyens intellectuels, matériels, humains, etc. On peut utiliser une partie de ces moyens dans une première étape et l’ensemble dans d’autres étapes.
Il est obligatoire :
que ces moyens soient licites, conformes à la Chari’a (en Islam, la fin ne justifie pas les moyens)
qu’ils soient adaptés à la capacité du mouvement et à la situation sociale du pays ou de la société.
qu’ils soient souples, flexibles, susceptibles d’évoluer selon les circonstances de temps et de lieu
qu’ils soient conformes à une stratégie, à un processus évoluant par degré et par étape.
qu’ils tiennent compte des difficultés et des obstacles.
2.6.3 les inconvénients du mouvement
2.6.3.1 l’agrément
Compte tenu du fait que la clandestinité ne permet pas au mouvement de mener le combat politique qui lui permettrait d’atteindre ses objectifs, il est indispensable qu’il soit déclaré et agréé. A cet effet, un problème se pose quant à l’obtention de l’agrément. Sans doute un tel mouvement serait incompatible avec les principes de la laïcité et de ce fait il ne sera pas agréé. Faut-il adopter les statuts aux exigences de la laïcité, c’est-à-dire masquer ses objectifs et son caractère islamique ? Là, il y a le risque de voir le mouvement dévier peu à peu de ses objectifs et devenir laïc. Sans renoncer à ses objectifs, le mouvement, tout en exerçant ses activités, doit se battre pour obtenir l’agrément.
2.6.3.2 Les risques d’infiltration, de division et de récupération
Sans doute, le mouvement sera confronté à de nombreux problèmes dont les plus graves sont liés aux risques d’infiltration par des forces hostiles, aux tentatives de récupération par le pouvoir et surtout aux querelles internes comportant le risque de fragmentation et d’éclatement. Il y a une multitude d’exemples de partis musulmans instrumentalisés ou fragmentés ou en guerre contre d’autres partis musulmans ou associations islamiques. En principe, la paix, la concorde et l’unité sont les objectifs du mouvement islamique ; Or, si ce dernier est créé pour tomber au final dans l’un des pièges sataniques, il est préférable qu’il ne vienne pas au monde. La course au pouvoir, la jalousie, la recherche de célébrité sont des causes de discorde et partant, d’échec et de disparition de pareilles structures. En présence d’un intérêt matériel quelconque, souvent le conflit s’installe pour devenir peu à peu une lutte fratricide. Ces structures sont également exposées aux risques d’infiltration et de noyautage par le pouvoir ou par d’autres structures rivales dans le but de diviser, de désorganiser ou de faire imploser. Ces infiltrations peuvent avoir aussi pour but la récupération ou le détournement de l’objectif islamique.