3.13 Un maigre bilan

Publication en ligne : lundi 18 juillet 2005, par Maître Simozrag

Il ressort de ce qui précède que le mouvement islamique n’a pas connu un succès éclatant sur le plan politique. Bien qu’il ait pu accéder au pouvoir en Iran, au Soudan et dans une certaine mesure en Turquie, il n’a pas réussi, malgré sa grande popularité, à prendre le pouvoir dans les autres pays. Le fait d’avoir participé à des gouvernements en Turquie, en Jordanie, en Algérie, au Yémen, au Koweït, en Malaisie, au Pakistan ou d’avoir gagné des sièges aux parlements en Egypte, au Liban, en Syrie, en Algérie n’a apporté aucun changement substantiel. Le foulard est toujours interdit à l’école dans certains pays musulmans, l’enseignement des sciences islamiques a été supprimé, les systèmes éducatifs sont en train de subir des profondes réformes consistant en la suppression des matières et des préceptes fondamentaux de l’islam.

Si les islamistes aux parlements et aux gouvernements n’ont pas pu endiguer les vagues déferlantes d’une laïcisation de plus en plus ‘‘désislamisante’’ et perverse, comment espérer d’eux qu’ils changent quoi que ce soit ! L’analphabétisme est l’une des caractéristiques des masses musulmanes qui de surcroît connaissent mal leur religion. Ce qui prouve l’effet limité de toute action éducative, sociale ou prosélytique en dehors du pouvoir politique. La présence des musulmans aux gouvernements et aux parlements a plutôt consolidé et légitimé le pouvoir en place. Ils auraient mieux fait de rester dans l’opposition au lieu de devenir, par leur participation au pouvoir, les alliés de régimes dictatoriaux, corrompus, engagés dans la guerre contre l’islam.

Le Soudan est le seul pays arabe où le mouvement islamique a pris le pouvoir, mais au moyen d’un coup d’Etat et non par les urnes. Pourtant, l’Islam représente la religion et la culture de la grande majorité des sociétés musulmanes au sein desquelles, il est profondément enraciné. Il n’est pas un domaine de la vie politique, économique, culturelle ou sociale qui ne soit pas empreint du caractère islamique. Il est pour le moins étonnant que le mouvement islamique ne parvienne pas à atteindre son objectif.

Comment peut-on expliquer ces échecs ? Certes, l’occident, en plus des conquêtes coloniales, endosse une part de responsabilité dans l’impitoyable guerre par procuration contre ce qu’il appelle « l’islam politique » et ses partisans, mais les musulmans n’en demeurent pas moins responsables dans leur immense majorité. Les musulmans sont responsables, les uns du fait de leur ralliement à des régimes déloyau x, les autres à cause de leur démission, de leur inaction, de leur indifférence face aux injustices, à la corruption et au désordre qui sévissent dans leurs pays. Ils ne veulent faire cesser le mal ni par la main ni par la langue ni même par le cœur, de ce fait ils sont doublement responsables. Ceux qui se sont engagés dans la lutte, qu’elle soit politique ou militaire, sont également responsables. D’une part, ceux qui ont pris les armes se sont rendus coupables d’actes de violence qui ne trouvent aucune justification islamique, car n’ayant rien à voir avec les règles du combat en Islam. Ils se sont attaqués à des innocents et ils ont commis des atrocités et des injustices pouvant à elles seules leur barrer le chemin de toute victoire venant de Dieu. D’autre part, les uns et les autres manquent cruellement d’expérience, d’organisation, d’ouverture d’esprit, bref de culture politique leur permettant de s’entraimer et d’éviter les conceptions réductrices, égoïstes, la vanité, la division et les querelles intestines. Toutes ces déficiences, outre le fait qu’elles constituent des obstacles à l’aide de Dieu et aussi des portes d’accès à des velléités sataniques, sont lourdes de conséquences en matière politique. Aucune réussite n’est possible dans pareilles conditions. Dans ce contexte, il serait injuste d’occulter les efforts louables d’une minorité dont la fermeté et la persévérance ont permis grâce à Dieu d’éviter le naufrage.

4- Quelle est la solution ?

Après avoir vu le chaos dans lequel sont plongées les sociétés musulmanes, les expériences et les tentatives de réformes et de révolutions, quelles leçons pourrions-nous tirer de la situation et que reste-il comme moyen pour réaliser le changement ?

Quand doit-on réagir et comment ? Va-t-on recommencer les mêmes erreurs ? Acceptons-nous de rentrer dans les rangs avec des partis politiques inféodés, moins soucieux des intérêts des peuples que de leurs propres intérêts ? Comment changer cette situation de plus en plus désastreuse ?

La solution doit être recherchée dans les luttes sociales. Compte tenu du fait qu’un vent de changement est en train de souffler sur de nombreux pays à l’Est et à l’Ouest, que les mouvements de rue se multiplient, balayant de nombreux régimes corrompus qui ne doivent qu’au mortier ou à la fraude leur maintien au pouvoir. C’est le cas entre autres de l’Equateur (1997), du Pérou (2000), de l’Argentine (2001), de la Serbie (2000 et 2003), de la Bolivie (2003 et 2005), de la révolution des roses en Géorgie (2003), de la révolution orange en Ukraine (2004).

Il ne fait aucun doute que l’heure des régimes arabes va bientôt sonner, leur chute est proche, l’injustice ne peut pas prospérer. D’où la naissance de mouvements spontanés à l’image de « kifaya » en Egypte. Un mouvement sans soutien partisan, sans idéologie ni programme politique, regroupant différentes tendances de gauche et de droite, nationalistes, islamistes, indépendants, occupant les rues et les places publiques, scandant des slogans de rejet et de ras-le-bol, mû par le seul désir du changement. Il est incontestable que ces mouvements se révèlent être un moyen de lutte efficace contre la corruption, la dictature et la fraude.

Doit-on attendre l’émergence de pareils mouvements ? N’est-il pas nécessaire de les encadrer, de les intégrer dans une structure afin d’éviter les débordements susceptibles de conduire à l’anarchie et au désordre ? Il est certain que ces mouvements incontrôlés, s’ils ne sont pas maîtrisés, peuvent avoir des conséquences plus tragiques que celles engendrées par les régimes que l’on veut changer. Mieux vaut anticiper leur émergence afin de pouvoir les contrôler, car intervenir après leur naissance, ce serait purement et simplement de la récupération ? Qui plus est, celle-ci est-elle possible ? Rien n’est moins sûr. Il y a lieu donc de les devancer par la mise en place de structures capables de les encadrer et de les contrôler.

En conséquence, il est temps et d’une nécessité impérieuse de créer dans chaque pays une structure fédérative de type syndical, associatif ou autre mais non partisan, une sorte d’alliance ou de ligue nationale des oppositions qui aura pour mission d’observer, d’amplifier, de coordonner et de contrôler les luttes sociales, en l’occurrence les marches, les opérations villes mortes, les sit-in, les grèves, en somme les manifestations, de sorte qu’elles ne soient pas dispersées et désordonnées. Ces structures doivent se caractériser par l’unité et la cohésion, loin des discordes et des disputes partisanes. Elles doivent être ouvertes mais inexpugnables, au service de la Umma et de la vérité, sans désir de grandeur ni de richesse ni de célébrité.

Elles doivent inciter les masses à persévérer dans les marches, les manifestations et les grèves jusqu’à ce que le pouvoir accepte de dialoguer avec les représentants non parlementaires du peuple. Contraindre le pouvoir à accepter le dialogue avec le peuple est une victoire en soi. A ce stade du dialogue, chaque structure doit tenir compte des particularités de son pays, il n’y a pas une solution miracle applicable à l’ensemble des pays. On peut néanmoins présenter l’ébauche d’un projet pouvant s’adapter à plusieurs situations dans le cadre de la mise en œuvre d’un processus de normalisation institutionnelle, en d’autres termes un processus de démocratisation. Il s’agit d’enclencher certains mécanismes et d’en désactiver d’autres. A cet effet, il y a lieu de décréter une période transitoire et la création d’institutions pour la gérer et pour expédier les affaires courantes, ce qui implique :

La mise en place d’un conseil national de transition composé de personnalités désignées par le dialogue et ayant pour mission de procéder :

1) à la mise en place d’un gouvernement de transition

2) à l’assainissement du dispositif électoral (élaboration d’un nouveau découpage électoral, de nouvelles listes électorales, d’un nouveau code électoral, etc)

3) à l’organisation d’un référendum au cours duquel le peuple se prononcera sur la nature du régime qui servira d’Alternative au pouvoir, à savoir : Islam, socialisme, libéralisme, démocratie, il faudra préciser quelle démocratie : islamique, chrétienne, laïque, sociale, libérale. La critique susmentionnée des systèmes politiques n’est après tout qu’une opinion, c’est au peuple qu’il appartient de choisir le régime qu’il désire compte tenu des expériences qu’il a vécues et que d’autres peuples ont vécues.

4) à la mise en place d’une assemblée constituante qui aura pour mission de rédiger la constitution sur la base du choix du peuple, de fixer la date des élections présidentielles, législatives et locales, d’organiser et de contrôler leur déroulement en s’entourant des garanties de leur transparence et de leur crédibilité. Durant la période de transition, le chef de l’Etat pourrait faire partie du Conseil national de Transition, le présider ou, faute d’accord, continuer à expédier les affaires courantes en collaboration avec ce dernier ( le Conseil national de Transition). Les assemblées parlementaires, sénat et assemblée nationale, seront dissoutes. La mission du Conseil national de Transition prendra fin après la mise en place de nouvelles institutions de l’Etat et l’approbation par référendum de la constitution.

Des observateurs internationaux doivent accompagner la mise en place du processus démocratique susmentionné du début jusqu’à la fin.


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