3.8 Le groupe islamique (Jamaa Islamiya)

Publication en ligne : vendredi 15 juillet 2005, par Maître Simozrag

L’appellation “Jamaà Islamiya” désigne des groupes de tendances différentes, qui prônent des moyens d’action différents pour l’instauration de l’Etat islamique.

On peut classer ces groupes en deux catégories : les groupes réformistes (I) et les groupes révolutionnaires ou Jihadistes (II).

3.8.1 les groupes réformistes

Parmi les groupes réformistes, figure le groupe islamique pakistanais créé en 1941 par cheikh Abou l’Aala al-Mawdoudi. Les croyances du groupe s’apparentent à celles des Frères musulmans et du mouvement wahabite.

Elles consistent grosso modo dans un appel au Tawhid (proclamation de l’unicité divine), au respect et à l’application de la chari’a. Cheikh Al Mawdoudi estime que l’islam est un système complet de vie et qu’il faudrait créer un modèle islamique concret sans quoi on ne peut rendre aucun service à l’islam avec la parole et le verbiage. Son mouvement propose un programme de réforme en quatre points :

1 - Assainissement des idées

2 - Réforme de l’individu

3 - Réforme de la société

4 - Réforme du système du pouvoir

Le Cheikh a orienté son combat contre le nationalisme hindou qui préconise une sorte de symbiose ou fusion entre les musulmans et les hindous, contre l’hégémonie de la civilisation occidentale, contre l’immobilisme et la sclérose de la pensée.

Au lendemain de la création de l’Etat du Pakistan, Al-Mawdoudi fit un discours à la faculté de droit de Lahor le 19-02-1948 dans lequel il a revendiqué quatre points comme principes essentiels de l’Etat pakistanais, à savoir :

1- La souveraineté appartient à Allah seul ; l’Etat pakistanais ne détient qu’un pouvoir exécutif.

2- La Chari’a islamique est la loi fondamentale de l’Etat

3- Abolition de toutes les lois contraires à la Chari’a et aucune loi contraire à la Charia ne doit être promulguée.

4- Le gouvernement pakistanais exerce son pouvoir dans le cadre des limites posées par la Chari’a.

Ce discours eut un impact considérable dans le monde musulman, des milliers de lettres d’approbation furent adressées à Al-Mawdoudi, mais le gouvernement n’a pas vu d’un bon œil ce comportement, il a réagi en ordonnant la détention du Cheikh et de ses collaborateurs. Plus tard le gouvernement a compris le bien-fondé de ces orientations qui furent adoptées comme principes de l’Etat pakistanais.

3.8.2 Les groupes révolutionnaires

Dans cette catégorie, on peut ranger à côté de la “Jamaa Islamiya” d’autres groupes dont les plus importants sont : “attakfir wal hijra” (l’anathème et l’émigration), le Jihad islamique, le groupe salafite pour la prédication et le combat, Al-jamaa al-islamiya al-Moussallaha (groupe islamique armée). A quelques exceptions près, ces groupes ont pour dénominateur commun le Jihad (le combat) pour l’instauration du pouvoir islamique.

Le groupe Takfir et Hijra a été fondé dans les années 70 en Egypte par Choukri Mostefa. Ce groupe considère que la société islamique est tombée dans l’impiété depuis la chute de l’empire musulman ottoman. L’émigration a pour but de rechercher un lieu sécurisé à l’exemple de Médine à l’époque du prophète afin de s’organiser et de préparer ses hommes à affronter l’impiété. L’Afghanistan fut un lieu de prédilection pour les membres du groupe.

Ces groupes prônent tous le Jihad contre le pouvoir et ses acolytes considérés comme taghout, tyrans, impies, apostats.

En Algérie, la différence entre le groupe islamique armé et le groupe salafite pour la prédication et le combat réside dans le fait que ce dernier ne prend comme cible que l’armée et les forces de sécurité, il ne s’attaque pas à la population civile, contrairement au GIA qui s’attaque aux civils et aux militaires.

Ces groupes s’interdisent toute participation au pouvoir laïc, soit par le biais des partis politiques, des élections ou par un autre mode de désignation quelconque ; c’est faire le jeu du Taghout que de coopérer avec lui. La prétendue ouverture démocratique, affirment-ils, n’est qu’un complot pour récupérer et neutraliser le mouvement islamique. Ils soutiennent que la démocratie ne permettra jamais aux islamistes d’arriver au pouvoir, il en suffit pour preuve ce qui s’est passé en Turquie et en Algérie.

Seul le Jihad permet de faire tomber ces régimes impies et d’instaurer un pouvoir islamique.

3.8.2.1 Les fondements de l’interdiction de coopérer avec le pouvoir laïc

3.8.2.1.1 Les assemblées législatives (les parlements)

Le droit de légiférer, précisent-ils, appartient à Allah seul sans associé : « le pouvoir n’appartient qu’à Allah. Il vous a commandé de n’adorer que Lui » s12 v40 En Islam, il n’est pas permis aux humains de légiférer de manière absolue, comme il n’est permis à quiconque d’approuver ou d’autoriser une autorité à le faire. « Tout individu, toute structure, autorité ou institution qui s’arroge le droit de légiférer et d’imposer sa législation, les musulmans doivent la combattre et l’anéantir à cause de son illégitimité du fait qu’elle conteste au Seigneur du monde, Gloire à Lui, Sa seigneurie et Sa souveraineté. [1]

Moïse (psl) avait brûlé le veau d’or, de même que notre messager (psl) a incendié la fausse mosquée édifiée par les hypocrites pour susciter la discorde et la rivalité entre les croyants. En dépit du fait qu’on priait dans cette mosquée et que le prophète (psl) pouvait se contenter d’écouter les hypocrites et de garder la mosquée. Il avait cependant ordonné qu’elle soit incendiée car elle avait pour base l’hypocrisie et l’hostilité contre Allah et son Messager. Ainsi, comme l’affirme Ibn al-Qaïym, les lieux de péché où l’on désobéit à Allah et à son Messager seront incendiés tel fût le cas de la mosquée “Dhirar” qui fut incendiée par le prophète. (Coran s9, v107) D’où il résulte par analogie que l’entrée du parlement est illicite comme l’entrée de la mosquée ‘ ‘ Dhirar’’. Nous disons que les savants sont unanimes pour la destitution du gouvernement impie qui remplace les lois d’Allah afin qu’il n’y ait pas d’autorité qui légifère en dehors d’Allah et qui impose aux gens sa législation impie. Il n’y a pas de divergence entre les savants sur l’obligation de révolte contre lui et le combat pour sa destitution, mais la divergence entre eux a porté sur la révolte (sortie) contre l’injuste et le pervers ». [2]

Cette disposition s’applique à toute structure, toute institution ou toute autorité ayant la même qualité et en premier lieu les assemblées des députés. Ceux qui y participent confèrent la légitimité au système laïc “jahilite” (païen, antéislamique).

La participation aux travaux de ces assemblées, assurent les théoriciens du mouvement, signifie la pleine et entière reconnaissance de la légitimité du système, de ses institutions et des ses lois : « N’as-tu pas vu ceux qui prétendent croire à ce qu’on a fait descendre vers toi et à ce qu’on a fait descendre avant toi ? Ils veulent prendre pour juge le Tagût, alors que c’est en lui qu’on leur a commandé de ne pas croire » s4 v60

Pire, chaque candidat à la députation doit prêter serment de respecter le système et de le protéger. De ce fait, ils contribuent à semer la confusion entre le vrai et le faux ; l’islam et la laïcité, au moment où Allah, Gloire à Lui, nous a ordonné de nous démarquer de chacun des aspects de la mécréance : Il nous dit : « Quiconque ne croit pas au rebelle tandis qu’il croit en Allah saisit l’anse la plus solide qui ne peut se briser » s2 v256

La voie des assemblées législatives s’oppose à la voie qu’il convient d’emprunter pour établir l’Etat islamique, à savoir le Jihad.

3.8.2.1.2 Les partis politiques

La création d’un parti suppose l’acceptation du système et le respect de ses lois et de ses institutions. En contrepartie de l’adhésion au système et du respect de ses lois et de ses institutions, le gouvernement s’engage à accorder l’agrément au parti et à lui garantir la liberté d’action dans le cadre des droits et des libertés prévus par la constitution.

Le chef du parti n’a pas le loisir de propager des idées contraires aux principes de la constitution. On peut qualifier de contrat cet échange d’intérêts et d’obligations entre les parties contractantes. On doit donc examiner la situation des partis politiques à la lumière des règles régissant ce contrat.

Le principe dans les contrats est la permission tant que les clauses ne sont pas contraires au Char’ (loi islamique) auquel cas le contrat est nul. Il apparaît clairement que le contrat en question contredit la chari’a à plusieurs égards :

1- Le respect de ce contrat implique le respect et l’acceptation des règles du jeu de la démocratie, si bien que si un parti laïc, communiste ou autre remporte la victoire, tous les autres partis, y compris les partis musulmans doivent se soumettre à son idéologie et à son mode de gouvernement anti-islamique, étant donné que le succès aux élections est une affaire d’argent et de propagande et non pas une affaire de vrai et de faux.

Or, l’islam est venu pour gouverner ; les musulmans n’ont pas le droit d’abandonner leur destin à une majorité prompte à brader leur religion et à les précipiter dans l’apostasie et la mécréance : « Et si tu obéis à la majorité de ceux qui sont sur la terre, ils t’égareront du sentier d’Allah » s6 v116 Ibn Taimiya a dit : « Si une partie de la religion est à Allah et l’autre partie à d’autres, le combat devient obligatoire pour que toute la religion soit à Allah ».

2- Le contrat présuppose l’arrêt du processus de lutte pour le bien et contre le mal, du fait que le mal dont il s’agit peut être une pratique légalement autorisée comme par exemple l’homosexualité et que le principe ou l’adhésion au système implique le respect de ses lois.

3-Ce contrat est en contradiction flagrante avec l’ordre de nier et de désavouer le Taghout, de faire montre d’hostilité à son égard. Quraich avaient fait des offres alléchantes au prophète (psl) afin qu’il cesse de fustiger leur déesse. Ils lui proposèrent la richesse, la royauté, de lui donner en mariage leurs plus belles filles. Pourtant, à cette époque, le Prophète (psl) était dans une mauvaise posture : affaibli, isolé, pourchassé. On lui avait proposé de le désigner roi et non pas quelques sièges au conseil, et il avait tout refusé. De surcroît, on ne lui avait pas demandé grand-chose par comparaison à ce qui est demandé aujourd’hui aux partis et aux candidats à la députation. Ce qui a été demandé au prophète (psl), c’est seulement de s’abstenir d’insulter leur déesse.

Il aurait pu accepter par stratégie et utiliser le pouvoir et la richesse pour l’accomplissement de sa mission. Non, il a refusé de faire des concessions, ne serait-ce que par tactique, sur une partie de sa mission, sachant que la royauté n’est pas une fin en soi mais un moyen et qu’une fin légitime ne peut être atteinte que par un moyen légitime. On ne peut parvenir à la vérité que par la vérité. Il en résulte que l’unique solution préconisée par les théoriciens de ce mouvement demeure la démarcation et l’affrontement.

Cependant, une volte-face s’est produite subitement : La Jamaa déclare renoncer à la violence depuis la fin du siècle passé. Elle a fait un virage spectaculaire. Il semble que leur avocat Mountaçar Azzayyat a joué un rôle moteur dans ce changement. C’est lui qui les aurait amenés à renoncer à la lutte armée. A partir de leurs cellules, ils ont écrit une série de livres ( au commencement 4 livres) sous le titre : ‘‘rectification des concepts’’, dans lesquels ils expliquent leur initiative d’arrêt de la violence. Ils ont salué les efforts du gouvernement égyptien et surtout ses positions officielles dans la guerre contre Israël ; ils déclarent se repentir de tous les actes de violence qui ont été perpétrés en leur nom et présentent des excuses aux victimes. Ils ont exprimé le désir de se convertir dans l’humanitaire. A la suite de cette déclaration, plus d’un millier de membres du mouvement ont été libérés [3].


Notes

[1] Il est une erreur de croire que Dieu est Seul législateur. L’homme, en tant que vicaire, représentant de Dieu sur la terre, peut et doit légiférer au nom de Dieu en vertu de ce mandat de Califat. Le fait que le Coran contienne des versets équivoques qui doivent être interprétés est une manière de légiférer. L’Ijtihad, l’opinion, la coutume, le contrat, le pacte, le traité, la convention sont des formes de législation humaine. Dieu a défini les contours et les principes fondamentaux du Char’ (Droit), laissant à l’homme le soin de légiférer à l’intérieur du cadre et conformément aux principes qu’Il a fixés. Qu’en est-il du droit des affaires, du droit de la mer, du droit aérien ? Faut-il que Dieu légifère en ces matières ?

[2] Abou Talal al-Qacimi dans “les preuves écrites et rationnelles sur l’interdiction d’entrée aux parlements législatifs” ( texte en arabe, traduit par nous-mêmes)

[3] - Près d’un millier de membres du mouvement égyptien Jamaa islamiya ont été libérés, a annoncé le ministre égyptien de l’Intérieur, dans un entretien publié par un hebdomadaire égyptien, ajoutant que 23 membres du mouvement intégriste Al-Jihad avaient été arrêtés. "Près de 1.000 éléments de la Jamaa (islamiya) ont été libérés (...) après que ceux-ci se soient engagés à rejeter la violence", a déclaré Habib Al-Adli à Al-Mossawar. Une source sécuritaire a précisé que les membres de la Jamaa islamiya avaient été libérés au cours des trois dernières années. "Tous ceux qui ont été libérés vivent normalement (...) et ont affirmé leur refus de la violence, conformément à l’initiative proclamée par les chefs de la Jamaa", a indiqué le ministre. LE CAIRE (AFP), 5 juillet 2002

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